Noblesse oblige

Où Mucius, pour donner dans quelque chose de concret se rapportant directement à son article sur les scénarios politiques, met les aristocrates à la lanterne du jeu de rôles… Pour mieux les éclairer dans un docte article, bien sûr !

Aujourd’hui, nous allons nous intéresser à la noblesse dans les jeux de rôles. Elle peut, justement, jouer un rôle important dans vos parties : Les traits, les problèmes, les plans et les privilèges spécifiques de cette classe d’individus sont fertiles en intrigues.

Mais il y a plus… Que votre campagne se passe dans un monde Médiéval Fantastique “classique” calqué sur une Europe médiévale (Pathfinder), qu’elle se déroule dans un univers plutôt Renaissance (Warhammer), dans le Japon ou la Chine ancienne (Légende des Cinq Anneaux), à l’ère Victorienne (L’Appel de Cthulhu), ou dans un monde complètement barré (Exaltés, Shadowrun…), tôt ou tard, vos PJ vont rencontrer des nobles, ou ce qui en tient lieu !

Cet article va se composer de deux parties distinctes… Il faut d’abord bien comprendre la nature et le rôle de la noblesse, avant de pouvoir s’intéresser aux buts et motivations éventuels des nobles, afin de les inclure dans nos scénarios !

Or donc… Qui sont ces gens (1 à 5% de la population environ) qu’on nomme la noblesse ?

Nous ne parlons pas d’élévation de l’âme ni de vertu, mais bien d’une classe héréditaire qui possède des terres et des titres, allant de pair avec de plus importants revenus (donc une meilleure éducation, le plus souvent…). Cela s’accompagne de privilèges, le plus souvent reconnus officiellement, que la tradition, la loi (et parfois la puissance militaire) assurent aux nobles. La noblesse s’accompagne aussi de devoirs, le plus souvent militaires, et parfois d’interdictions.

Les nobles sont généralement la classe dirigeante d’un pays : Jusqu’à ce jour, les Pairs du Royaume ont le droit de siéger à la Chambre des Lords, au Parlement britannique… Dans un système féodal, les nobles sont les seigneurs ayant propriété éminente sur leur fief (leurs terres), et tiennent au sein de celui-ci les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Souvent, ils ont droit de vie et de mort sur les roturiers (ceux qui ne sont pas nobles).

Dans de nombreuses cultures, seuls les nobles ont le droit de porter armes et armures… Ou de porter tel type de tissu, ou de perruque, pour se différencier du commun (ce sont les “lois somptuaires”). Les “droits” exercés par les nobles sont principalement des taxes à peine déguisées : ils possèdent les moulins, prés communaux, fontaines et lavoirs de leur fief, et il faut payer pour les utiliser. Et bien sûr, ils lèvent les impôts pour le Roi, impôts dont ils prélèvent leur part.

Les privilèges des nobles sont toujours absolus, et, par définition, jamais remis en question (sauf révolution).

Parmi les privilèges les plus incroyables, citons le gibier réservé (Seul le Duc a le droit de chasser le cerf…). Ridicule ? Pas du tout. A l’heure actuelle, seule la reine d’Angleterre a le droit de chasser le cygne sur tout le territoire du Royaume Uni. Il y a aussi le fait que les roturiers doivent céder la place aux nobles (dans la rue, en diligence, au théâtre…), et le droit de choisir en premier lorsque le noble achète quelque chose (les roturiers se partagent le reste).

Certains nobles ont le droit de laisser paître leur monture où on leur semble sur leur fief. Parfois les nobles sont les seuls à pouvoir posséder des terres… voire à posséder quoi que ce soit ! Certains ont seuls le droit d’apprendre à lire, de mentir (un roturier qui ment à un noble, c’est mal… mais l’inverse, beaucoup moins), le droit de regarder les autres nobles sans baisser les yeux, le droit de s’élever socialement, le droit d’hébergement gratuit… Et le fameux droit de “cuissage”.

Dans des mondes fantastiques ou de science fiction, les nobles pourraient être les seuls à avoir le droit d’utiliser la magie ou les pouvoirs mentaux (et, par extension, tous ceux possédant “le don” seraient anoblis…), de posséder des serviteurs robotiques ou les services d’une caste de “psis” (les Mentats, dans Dune…), d’utiliser certains services bancaires, d’armes des navires, ou encore d’utiliser les traitements de rajeunissement ou de longévité.

La noblesse n’est cependant pas sans devoirs

Généralement, puisque la noblesse a seule conquis le droit de porter les armes et d’entretenir une troupe, elle a pour domaine réservé la diplomatie, la défense et la guerre. Le noble est exonéré d’impôts dans la France de l’Ancien Régime parce qu’il “paie l’impôt du sang”, en allant au combat, en dirigeant… Et il est même exempt de payer la dîme de l’Eglise parce qu’il “offre” toujours son fils cadet pour qu’il devienne ecclésiastique.

Entretenir une troupe n’est pas de tout repos, et nécessite pas mal de fonds ainsi qu’une certaine expertise. De ce fait, le devoir le plus important du noble médiéval est l’interdiction totale de travailler : S’il n’a plus d’argent (ce qui arrive plus souvent qu’à son tour), il ne peut ni exercer un métier, ni une activité commerciale (vendre, et acheter dans ce but). Il ne peut qu’emprunter de l’argent, ou bien entendu en prêter (avec intérêts) s’il en a.

Les devoirs du noble dans les sociétés orientales sont encore plus restrictifs, le suzerain ayant par exemple non seulement le droit de vie et de mort sur ses samouraïs, mais ayant en sus le droit de les “autoriser à se suicider”, voire de le leur interdire (même s’ils s’estiment tenu de le faire, leur honneur étant souillé). Enfin, les nobles sont théoriquement tenus d’écouter les doléances des roturiers, et sont les garants de l’ordre et de la loi sur leurs terres.

Mais à quelle origine prétend donc cette classe pour qui, justement, la naissance fait tout ?

Comme on s’en doute, les nobles le sont principalement par la naissance. Ce sont en général les amis et la famille du Roi ou de l’Empereur en titre (comme la noblesse d’Empire, mais en fait toutes les noblesses…), les descendants d’anciens dirigeants, la caste de guerriers de la culture ou de la tribu (les Kshatrya, en Inde), voire tous les membres d’un clan ou d’un peuple ayant conquis d’autres peuples (les Spartiates régnant sur les Hîlotes, les Romains régnant sur les peuples conquis…).

Il peut s’agir d’administrateurs appointés par le Roi pour être son représentant dans une région, de chefs locaux offrant tribut au Roi en échange de la reconnaissance de leur suzeraineté, de serviteurs royaux auxquels on a accordé des terres et un titre en récompense, des propriétaires terriens ou des hommes de loi qui doivent prendre les rennes du gouvernement et de l’armée pour protéger la communauté… Et bien entendu, tous les descendants et les époux/épouses de tout ce beau monde !

La nature réelle et le rôle de la noblesse dépend essentiellement de l’ancienneté de la culture considérée… Historiquement, la noblesse est une caste de guerriers professionnels. Leur richesse (souvent acquise par la force, il faut le dire) leur permettait de s’équiper mieux que les autres et d’amener à la bataille des gens qui ne les suivaient pas que pour leurs beaux yeux. Enfin, le fait de ne pas avoir à travailler leur permettait de maîtriser le métier des armes, la stratégie et l’équitation.

La noblesse d’épée, celle d’une culture encore menacée par la guerre “à l’ancienne”, c’est un vrai métier, un rôle social… Que n’a effectivement pas le temps d’apprendre quelqu’un qui doit s’occuper d’une ferme.

Songez que l’entraînement d’un paladin est comparable à celui d’un astronaute ou d’un pilote de chasse : Se devant d’être physiquement au maximum de leur forme ne serait-ce que pour soulever leur équipement, les chevaliers apprennent le maniement (dangereux) de plusieurs armes. Plus que l’équitation, ils savent manœuvrer sur un cheval de guerre dans un combat complexe… Sans compter l’entretien et la gestion d’un domaine.

Cependant, à mesure que les temps changent, le profil de la noblesse aussi… Les empires qui s’agrandissent ont plus besoin d’administrateurs et de comptables spécialisés que de généraux, ce qui transforme les nobles en magistrats, collecteurs d’impôts, investisseurs, banquiers, voire en parlementaires. C’est la noblesse de robe. Généralement, les deux types cohabitent, et sont anoblis tant ceux qui protègent le royaume que ceux qui aident à le maintenir…

Et puis, la noblesse de robe ou d’épée peut se faire décadente. Lorsqu’on est simplement “descendant professionnel” et que l’on est choyé par de longues périodes de paix et de prospérité, voire même que l’on peut payer des gens pour aller faire la guerre à sa place, on a tendance à se servir ! Le luxe et les revenus “gratuits”, détachés de l’obligation de les mériter au jour le jour, font que beaucoup de nobles passent leur temps à leurs loisirs plutôt qu’à s’exercer au service de leur pays.

Dans une société postféodale, ou une société fantastique moins strictement réaliste, les rôles de la noblesse sont encore différents…

Les restes d’une noblesse après l’époque féodale (une monarchie absolue d’ancien régime, une monarchie constitutionnelle, une république oligarchique à la vénitienne, ou une autre forme de gouvernement dans laquelle l’ancienne noblesse serait encore riche et titrée, par exemple) ont souvent deux choses en abondance : le temps libre et l’argent. Cela leur donne la liberté d’accomplir de grandes choses… Ou des choses complètement ridicules.

L’époque victorienne est pleine de nobles excentriques devenus qui explorateur, qui scientifique, qui peintre, qui philosophe… Jusqu’à la seconde guerre mondiale, on ne comptait plus les Lords et les Ladys montant des expéditions archéologiques, lesquelles n’auraient jamais vu le jour sans leurs finances extraordinaires. Les nobles avaient aussi le loisir de devenir de grands penseurs, économistes et savants, l’éducation étant un luxe à leur époque… Et aujourd’hui, encore trop souvent.

Les nobles, de par leur charge, ont encore des rôles officiels dans les sociétés dites modernes… Même s’ils sont formés à cela et surtout bien entourés, ils peuvent prétendre au rôle de diplomate ou représentant de leur pays, de militaire (après une formation traditionnelle dans une école d’officier), ou encore mécène des arts, des sciences et de la culture… Même excentriques et inutiles, les nobles restent pour beaucoup des symboles nationaux forts.

Un autre aspect clé de la noblesse, c’est l’idée de hiérarchie. Les titres d’un noble sont importants, parce qu’ils signifient quelque chose et qu’ils lui donnent sa place dans la société.

Les nobles portent des titres (de noblesse, hein, pas de livres…) qui indiquent leur situation dans la hiérarchie de leur pays. Parce que la noblesse est à l’origine une classe militaire, ces titres sont stricts et servent à établir une chaîne de commandement claire… Parce qu’ils sont associés à un pouvoir politique, leur usurpation (voire leur vente) ou le simple fait d’ignorer volontairement l’hommage qui leur est dû peut être un crime grave, voire de la haute trahison.

Plus la noblesse est ancienne et éloignée de son rôle d’origine, plus l’Empire et grand et a absorbé divers systèmes et coutumes, plus la politique se fait complexe, plus les titres sont nombreux, et plus l’ordre de “préséance” cesse de correspondre au pouvoir réel des nobles… Il est possible, surtout après une guerre, d’avoir des barons et des comtes qui sont allés au combat comme les ducs, mais qui se sont retrouvés plus riches et plus influents !

Certains titres sont issus de l’époque des chefs de tribus (Khan, Jarl…), d’autres sont des rangs militaires (Duc, qui vient du Dux Bellorum romain, chef d’armée et gouverneur militaire…), d’autres sont des offices administratifs (Comte, le Comes latin qui se charge des… comptes, Nabab, qui signifie lieutenant, dans le sens de “celui qui tient lieu de, qui représente”…), et d’autres encore sont plus fantaisistes, titres de complaisances accordés pour service rendu…

Les titres de noblesse traditionnels français sont Roi, Prince, Duc, Marquis, Comte, Vicomte, Baron, Chevalier et Ecuyer… Eh oui, l’écuyer est un futur chevalier, il est donc de noble naissance !

Chaque culture a ses propres titres. Renseignez-vous… C’est très amusant de voir comment, en fonction du système politique et des circonstances, tout se transforme… Le titre de “Vice-roi”, sous la reine Victoria, ne pouvait pas être accordé à un noble mais seulement à un roturier “méritant”. Il y était théoriquement inférieur, mais le Vice-Roi était cependant le souverain absolu dans l’une des colonies de l’Empire. Une façon de promouvoir les bons gestionnaires au mérite !

C’est aussi l’un des rares titres de noblesse qui ne se transmet pas aux descendants. La transmission des titres est importante… Dans certaines cultures, la conjointe (ou le conjoint) partage le titre, et, dans une certaine mesure, le pouvoir qui y est lié… Ou pas. Le Prince consort d’Angleterre n’a aucun pouvoir, mais Agamemnon régnait sur Sparte simplement parce qu’il avait épousé Hélène de Troie. Les enfants ont généralement un titre de complaisance et de facto de l’influence, mais pas de réel pouvoir.

Selon les règles de succession en vigueur (lesquelles ont été conçues par les premiers nobles pour favoriser les descendants qui les arrangeaient), les titres sont transmis très différemment. Habituellement transmis à l’aîné, il arrive que des titres et terres multiples soient répartis entre les descendants par ordre de préséance… ou de préférence. Les titres peuvent aussi être transmis à une nouvelle lignée par alliance, d’où l’importance de bien marier ses filles et de choisir ses beaux-frères !

A qui reviennent les titres, et les terres te privilèges associés ? Généralement au Roi lorsqu’aucun n’y peut prétendre… Sauf quand le Roi est lui-même élu ou coopté par les nobles, auquel cas il y a une guerre, ou au moins d’âpres tractations.

C’est le cas dans la plupart des systèmes anciens d’origine germanique ou celtique, dans lesquels le roi est le “chef des chefs”, le chef des nobles. Ces systèmes pratiquent aussi les alliances militaires scellées par mariage (d’où l’intérêt d’avoir beaucoup de beaux-frères, pour être puissant et se faire élire roi), et n’utilisent pas nécessairement le système qui nous est le plus connu (la primogéniture, “transmission à l’aîné des enfants”, ou même la primogéniture mâle, ou “transmission à l’aîné des garçons”).

Dans l’Europe de l’Ouest médiévale, cette histoire de primogéniture fonctionne à peu près comme ça : L’aîné survivant hérite, sauf s’il est devenu prêtre, auquel cas il peut refuser de défroquer et ne pas hériter (mais bon, ça reste rare). Les bâtards n’héritent pas. Quand il n’y a plus personne de “légitime”, on remonte une génération et les titres sont transmis aux cousins… Il y a pas mal de possibilités de contestation, surtout quand la lignée d’origine est perdue depuis longtemps !

En cas de titres multiples, on peut les diviser par ordre de préséance. Admettons que Abélard, Duc de Machin, Comte de Truc, Baron de Bidule et Chevalier du Chapeau de la Gamine, meure en laissant trois fils. Le premier titre (Duc) va à l’aîné, le second (Comte) au Cadet, le troisième au Benjamin (Baron), et le dernier titre (de même que tout autre titre subséquent une fois qu’il n’y a plus d’héritier disponible) revient à l’Aîné, par défaut, parce que c’est lui qui a la préséance.

La question de savoir si les filles peuvent hériter est aussi source de tensions, on s’en doute ! Elle est à l’origine de la guerre de Cent Ans entre nous autres et la perfide Albion, suite à un léger désaccord sur qui pouvait prétendre au trône de France…

Enfin, certains titres peuvent être “repris” et pas d’autres… certaines cultures (et pas d’autres, évidemment) acceptent que le Roi puisse reprendre les titres que lui ou ses ancêtres ont donné. C’est un châtiment terrible, généralement pour cause de haute trahison, et c’est surtout quelque chose qu’on en fait pas à la légère… Surtout à un noble puissant, qui possède une partie de l’armée du royaume et des terres fertiles et lucratives, même s’il est très énervant à la cour.

Il faut dire que les nobles ont de sacrés revenus, en général… Les terres ancestrales d’abord, celles qui ne sont pas accordées par le roi (cela arrive) mais qui rapportent quand même, en taxes, main d’œuvre et droits divers. Ensuite, le fief héréditaire (accordé par le roi) sur lequel le noble prélève les taxes du Roi ET les siennes (et reverse sa part au Roi sous forme d’or après conversion… en théorie !). Puis viennent diverses taxes sur certaines denrées ou redevances pour avoir le droit de commercer.

Certains nobles ont des droits qui équivalent à un monopole (ils sont les seuls à avoir le droit de vendre telle denrée, de licencier tel commerce, de pratiquer telle activité, de posséder un moulin à grain…). Certains titres sont assortis d’une charge ou d’un office (perception de certaines taxes, gestion d’un ministère, justice…) pour lequel le noble a droit à des émoluments payés par l’état. Enfin, le noble peut investir son argent dans diverses entreprises commerciales.

Sans compter que les nobles ont des biens qu’ils peuvent louer : maisons, châteaux, fermes, terres, troupeaux, navires…

Lorsque vous allez concevoir votre scénario (et plus encore votre univers de campagne), particulièrement si vous concevez une intrigue politique, si l’un de vos PJ est noble ou si l’un des méchants l’est, vous allez devoir vous intéresser à tout cela, de près ou de loin : Cela fait partie du décor, et chacun connait ce genre de lois dans le pays où il se trouve, comme la plupart des gens à notre époque connaissent les émissions de téléréalité ainsi que le type de scrutin lors de élections législatives.

Bon, c’est peut-être un mauvais exemple… En tout cas, maintenant que vous avez bien compris de quoi on parlait, nous pouvons nous intéresser aux motivations et aux buts de la noblesse !

Les nobles, dans n’importe quel univers, ont souvent des buts similaires : Préserver ses privilèges, et gagner en puissance/influence/richesse/réputation (ce qui revient souvent au même).

Le pouvoir et les privilèges accordés à un vassal proviennent de son suzerain , même lorsqu’un noble vient rejoindre le royaume avec ses propres terres. Le suzerain (qu’il soit roi ou non) “perd” donc des terres, d’une certaine manière, et les privilèges qu’il accorde étaient autrefois les siens. Il les octroie (terme officiel) en échange du service de son vassal (gestion, perception de taxes, armée…). Seul le Roi n’a pas de suzerain, et peut déclarer la guerre, à laquelle doivent participer tous les vassaux.

Il devient vite évident au noble ambitieux qu’il n’y a que deux manières de croître en pouvoir… Evincer les autres vassaux et s’emparer de leurs titre, terres et privilèges, ou diminuer le pouvoir de son suzerain, voire du Roi lui-même. Lorsque la couronne est affaiblie, elle a besoin de ses nobles, et ne peut pas reprendre ses titres et ses terres lorsqu’un baron désobéit (ne veut pas risquer sa vie à la guerre, souhaite garder les taxes pour lui, veut étendre son fief sans permission, etc.).

Le cas le plus extrême est celui du Japon du Shogunat : l’Empereur ayant divisé toutes les terres disponibles entre les samouraïs et les temples, il était dépourvu de terres, de fermes, et donc de la possibilité de lever sa propre armée… réduit au rôle de fantoche. Lorsque Tokugawa Ieyasu est devenu Shogun, chef militaire de tout le Japon “après l’Empereur”, il s’est bien assuré qu’un quart de toutes les terres arables du Japon (plus que tout autre Daimyo) étaient sous son contrôle direct !

Il faut donc ménager le pouvoir royal quand on en peut pas se permettre de le défier… Et il y a des nobles loyaux, qui s’acquittent de leur charge !

Malgré tout, il est dans l’intérêt de la plupart des nobles de maintenir un certain statu quo… D’une part parce qu’ils entrent en conflit avec les autres vassaux (souvent sous le regard soulagé, voire amusé, voire complice de l’autorité royale), d’autre part parce qu’ils occupent un poste nécessaire dans le gouvernement et que, s’ils cessent de s’en occuper, ce n’est bon pour personne. La propension à faire des complots dépend éminemment du temps libre et des revenus…

Certains nobles puissants ont leur propre cour et leurs propres vassaux, ils délèguent, et ce sont eux qui sont le plus prompts à comploter pour obtenir plus de pouvoir… Tout en se gardant bien de leurs inférieurs, qui complotent eux aussi, et peuvent faire fi de leur loyauté et les dénoncer auprès du Roi ! Il devient possible de retirer son titre à un noble qui a trahi, même puissant, lorsque cela se sait publiquement… Sinon, le système entier s’effondre. Le noble doit donc faire attention à sa réputation.

Les abus de pouvoir (taxes abusives, non respect de la loi du royaume, “loi du plus fort”, guerre intestine en accrochages entre barons…) et les crimes violents contre le peuple peuvent donner lieu à des représailles de la part du pouvoir royal, avec l’appui d’autres nobles qui ambitionnent de récupérer certaines terres… Scandales, conflits avec l’autorité, conflits entre nobles, devoirs dont personne d’autre ne peut s’acquitter (car peu sont formés à cela)… Mais où trouver le temps de l’ambition ?

On le voit, les nobles ont leur lot de problèmes… Le premier est, paradoxalement, le manque d’argent.

La plupart des fiefs sont des terres, dont proviennent les redevances et taxes… Elles sont le plus souvent payées en nature, et, la majorité des terres n’étant pas urbanisées, elles rapportent bétail, grain, légumes, main d’œuvre, voire même des matières premières… Mais rarement de la monnaie. A mesure que l’économie passe à un système de plus en plus commercial, comme au milieu du Moyen-âge en Europe, les nobles sont de plus en plus à court d’argent.

A la merci des prêteurs sur gages et des marchands, ne pouvant travailler ou commercer eux-mêmes, les nobles désargentés sont parfois forcés d’abandonner leurs titres, ou poursuivis pas les créanciers tel Don Juan par Monsieur Dimanche… Il est courant, alors, qu’un bourgeois marie sa fille avec une dot importante ou fasse adopter son fils, en vue d’obtenir un titre de noblesse pour sa famille… et de profiter de l’influence, des terres et du pouvoir d’un noble actuellement dans la gêne.

La vente d’offices et l’abandon de titres (qui permet de travailler) ne sont pas toujours légaux, et on a vu des nobles faire croire qu’ils étaient morts, ou fuir vers une cour qui ne les connaissait pas, vivant aux crochets d’un roi influençable ou d’un cousin encore riche. A la même époque naissent les premiers marchands spéculateurs qui achètent aux nobles la récolte de l’année prochaine, pour qu’ils puissent continuer à mener grand train à la cour…

L’autre problème pour garder intact les privilèges et les terres dans un monde où tout le monde a beaucoup d’enfants (économie et mortalité d’Ancien Régime obligent), c’est la division des héritages.

La plupart des lois sont faites, justement, pour partager les richesses le plus équitablement possible entre les héritiers, pour éviter les conflits. Nombreux sont les fiefs qui furent divisés encore et encore, jusqu’à ce que les territoires restants soient insuffisants pour que les nobles puissent ne serait-ce qu’entretenir leurs demeures… Même sans train de vie extravagant. Il suffit au noble d’être appelé à la guerre, et le voilà ruiné, car il doit payer l’équipement et le solde de sa troupe.

La réponse la plus courante pour garder les terres et les privilèges “dans la famille”, c’est la consanguinité. C’est moins un problème que ce qu’on a longtemps cru… Le mariage entre cousins, c’est un peu dégueu, mais ça ne fait pas forcément des monstres. Cependant, quand le pool génétique est malsain et que le lignées nobles ont un défaut héréditaire (hémophilie, difformité, folie…), il y a des chances que ça se concentre et que ça se manifeste d’autant plus.

Le problème est d’autant plus compliqué que, pour les mêmes raisons de division d’héritage, les bâtards ne peuvent pas hériter… Encore que, il y a des moyens de se faire “reconnaître”. Une solution inhabituelle a été exploitée par les Empereurs de Rome comme par les capitaines d’industrie au Japon et en Corée : l’adoption d’un jeune homme, voire d’un adulte, et sa désignation comme successeur. Le jeune homme épouse souvent une des filles de l’Empereur (ou de l’industriel).

Enfin, les nobles (nous le savons bien, nous qui vivons au XXIe siècle) ont un ennemi implacable : le changement.

Nous l’avons mentionné, le temps sape les fondations du pouvoir de la classe nobiliaire, et leur rôle originel sombre dans l’obsolescence. L’arc long, la hallebarde, l’arbalète, la poudre à canon… Peu à peu, le progrès militaire, financé par les aristocrates eux-mêmes, rend le noble chevalier désuet et inefficace. La professionnalisation de l’armée a aussi mis au rebut les troupes de va-nu-pieds levées sans même un uniforme.

Lorsque l’armée professionnelle, ou au moins de conscrits formés, est devenue la norme en Europe, on attendait de l’aristocratie qu’elle fournisse les officiers, les armées étant en grande partie financées par les sommes que payaient les nobles pour acheter les “offices” militaires prestigieux. Bien souvent, les mercenaires, les ordonnances et les lieutenants roturiers étaient bien plus capables… Même problème pour les juges. On abolit donc la vénalité des offices dans de nombreux pays.

La transition vers une économie mercantile (pour ne pas dire une économie de marché) plutôt qu’agraire a rehaussé le statut du marchand (qui, depuis, n’a pas vraiment perdu de sa superbe et a même gagné des privilèges, malgré les crises et malgré la mauvaise image que certains ont de lui). Cette même transition a laissé le baron loin derrière, souvent dans la pauvreté. L’Empereur, relique en forme d’escargot trop lent pour le monde, se retire de plus en plus loin dans sa coquille d’or ouvragée…

Voilà.

A l’exception des sultans de quelques pays peu développés et de quelques princes saoudiens qui subsistent parce qu’ils sont assis sur un tas de ressources rares, voilà tout ce qui reste aujourd’hui de la noblesse, qui fut pourtant très longtemps une réponse honnête et pas trop mauvaise aux problèmes de l’humanité… Les Empires de l’Histoire ont d’ailleurs été plus prospères et efficaces que la majorité des Républiques, y compris des républiques modernes…

Mais il faut toujours prendre ces généralisations avec un grain de sel. En tout cas, vous avez à présent, je l’espère, une meilleure idée de ce que signifie la noblesse, et de la place qu’elle doit avoir dans vos univers de jeu !

Selon les époques, les cultures et les “styles” de noblesse que vous voulez adopter, les devoirs, les droits et les problèmes des nobles font toutes d’excellentes accroches scénaristiques… Ou éléments de backgrounds pour un personnage ! Vous n’avez bien entendu pas besoin de tout détailler à fond, d’explorer le moindre titre, ni même de consciencieusement noter les membres des familles de hobereaux de province… Vous n’avez besoin que de ce qui importe à vos joueurs.

Les groupes d’aventuriers se passionnent rarement pour l’héraldique et les liens de succession, même si un arbre généalogique peut faire une intéressante aide de jeu.

Quoique

J’ai entendu l’histoire de quelqu’un qui jouait un elfe d’ascendance noble, et qui avait détaillé son arbre généalogique de manière à pouvoir (par cœur !) réciter la lignée de son père et quelques uns des exploits de ses aïeux. C’était important, parce que ses ancêtres héroïques avaient rendu service à certaines dynasties humaines, et vice-versa… Un demi-elfe a rejoint le groupe par la suite, qui jouait un personnage plus simple, peu disert, “entre deux mondes”, rejeté par ses pairs.

Un plus jeune rôliste, peut-être, ou en tout cas moins expansif.

L’elfe l’a pris en pitié, l’a pris sous son aile, et l’a aidé à découvrir sa famille, tant humaine qu’elfique; à tirer de la fierté de ses origines… tout en lui enseignant les valeurs elfiques avec lesquelles il avait été lui-même élevé, et dont le demi-elfe, rejeté, avait été privé. Voilà un point de vue qui est la quintessence de ce que la noblesse a de meilleur, dans ses valeurs : Le sens du devoir, le courage, le respect de la famille, ces ancêtres grâce auxquels, qu’on le veuille ou non, nous nous construisons…

Sans noblesse, pas de paladin bienveillant, ni d’ignoble tyran. Qu’on soit d’accord ou pas avec le principe, c’est un certain idéal, une certaine vision des choses… et surtout une myriade de personnages intéressants, de cadres qui semblent exotiques et lointains à nos jeunes yeux citoyens !

  1. J’ai environ 20 idées de persos et de scénario suite à la lecture de cet article… Je serais deja extrêmement content si je peux en concrétiser une seule ! Il faut que je réfléchisse à la question pour l’univers que je suis en train de détailler.

  2. Cool !
    C’est fait pour…

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